Moskito à Boisdoré
Si un rat peut y aller, deux kenders y sont déjà.
Odyssee est un monde dangereux, peuplé d'elfes noirs, de dragons, de guerriers du chaos... mais ces périls, un héros peut les affronter avec une épée bien affutée et un coeur vaillant, tandis que d'autres sont plus insidieux. Comme certains habitants aux habitudes étranges, qu'on rencontre partout, qui se mèle de tout et dont la fréquentation peut mener un être normal aux frontières de la folie. Il ne s'agit pas des gnomes bricoleurs. Ceux là, sont dangereux, soit, mais ils ont tendance à rester entre eux.
Ceux dont je vais vous parler ici représentent le plus funeste fléau de la civilisation odysséenne : les kenders.
Pourquoi moi ?
Pourquoi me suis-je donc laissé persuader de mener cette enquête sur les kenders ? Bilbo m'avait pourtant prévenu. Il a pourtant visité Boisdoré il y a quelques temps :
"Si un asile libérait ses dingues et une prison ses voleurs afin qu'ils dirigent cette cité, m'a t'il dit, le résultat ne serait pas pire. Là-bas, j'ai été volé une douzaine de fois - deux fois par des policiers et une fois par un mioche qui ne pouvait même pas atteindre mes genoux. J'ai été tourmenté par des centaines de milliers de questions, on m'a assomé de millions de mensonges et mon guide m'a épuisé en me faisant courir à travers la ville. Je me souviens que les habitants cherchaient un nouveau maire. La moitié d'entre eux voulait qu'un sphinx s'installe à l'Hotel-de-Ville, partant du principe que ça n'avait jamais été le cas auparavant; et l'autre moitié ? Et bien, ils étaient parti à la recherche du sphinx pour lui proposer la place !"
D'après Hotton Soucouline, les visiteurs restent rarement plus d'une semaine dans une cité kender, à moins d'avoir un sens de l'humour perverti ou une bonne dose de folie. Il m'a tout de même adressé à un humain qui connait bien les kenders et même qui les côtoie (preuve d'instabilité mentale, mais passons...). Il s'agit d'un certain Docteur Helmut Perchu, dont la boutique est sise Avenue du goulot à Boisdoré dans la péninsule d'Odyssee.
S'égarer à Boisdoré
Le village de Boisdoré est construit dans la forêt du même nom, soixante kilomètres à l'intérieur des terres. Vu de loin, il ressemble à n'importe quel village, avec ses maisons entassées, quelques tours ou clochers. Mais dès les faubourgs, on aperçoit une différence : aucune des rues ne donne une perspective dégagée vers l'intérieur du village. Cependant, toutes sont signalées par des plaques ou des pancartes apposées, semble-t-il, un peu au hasard.
Alors que je stationne devant un poteau indiquant par des flèches deux directions différentes pour se rendre à la grande place centrale, un petit groupe de kenders en bleu de travail s'approche. L'un d'eux qui semble être le contremaître avise le poteau et déclare : "C'est celui là." Aussitôt il donne ses instructions aux autres :
"Bien, Jessel, tu grimpes sur les épaules de Bildar; Giblart sur celles de Jessel; Sterpwitz sur Giblart ; et Leverton, monte au sommet."
Le contremaître recule d'un pas pour embrasser d'un seul regard toute la pyramide de kenders :
"Ouais, je crois que c'est assez haut. Maintenant Leverton, tu prends le marteau et... Oups ! Attendez, c'est moi qui l'ai."
Et le kender en chef sort un marteau de sa poche d'un air penaud ; aussitôt, chacun redescend des épaules de l'autre, Leverton prend le marteau puis la pyramide se recompose.
Pendant qu'on cloue un nouveau panneau indiquant une troisième direction pour la grande place centrale, je demande mon chemin au contremaître.
"L'avenue du Goulot ? Simple. Après le grand arbre vert, prenez à droite - ou peut être à gauche ? - Faites deux tours sur vous même, dépassez les géraniums rouges - ils sont très jolis d'ailleurs, vous les avez-vus ? - Et avant d'avoir dit ouf, vous êtes là où vous êtes."
Je m'étais pourtant juré de ne rien demander à un kender ! Mais ils ont l'air si serviables et gentils. Personne n'est plus jovial qu'un kender satisfait et leur visage engageant vous amènent naturellement à engager la conversation avec eux.
Par certains côtés, ils ressemblent à des enfants humains, mais leurs oreilles pointues et leur musculature les en distinguent clairement. Ils ont les cheveux blonds, châtains, châtains clairs ou roux qu'ils coiffent en nattes ou en queue de cheval portée très haut sur le crâne. Les kenders de sang royal ou noble tressent leurs pattes en petites nattes. Le plus souvent, des plumes, des rubans, des perles, ou d'autres babioles colorées sont accrochés dans leurs cheveux.
On dit souvent que les kenders sont parcheminés. En effet, une fois la quarantaine atteinte, ils arborrent une étonnante quantité de petites rides sur un visage toujours juvénile. Elles leur donne un aspect étrange quand on les voit de près mais eux mêmes trouvent cela très séduisant.
Trois noms pour une seule rue
Abandonnant la pyramide de kenders à son travail signalétique, je me dirige vers ce que je suppose être le centre du village. J'imagine qu'un plan de Boisdoré ressemblerait à une boite d'asticots en folie : pas une seule rue est droite, et la plupart sont des culs de sacs. Il semblerait même que certaines maisons aient été construites en plein milieu de la chaussée. A l'inverse, certaines rues passent à travers les maisons - et pas forcément au rez de chaussée. Les noms même des artères sont de peu d'utilité pour s'y retrouver. Ainsi, la Grand'Rue est une petite venelle dans les faubourgs, la Rue Droite forme une spirale, l'Allée de l'Impasse est ouverte aux deux bouts et la Rue Sans Retour est un double cul de sac !
Après une demie-journée d'errance à Boisdoré, je finis par trouver le cabinet du Dr Helmut Perchu., à deux patés de maisons seulement de mon point de départ. Rien d'étonnant si je n'ai pas trouvé plus tôt l'Avenue du Goulot : elle s'appelle le Boulevard des Framboises sur le trottoir d'en face et le Raccourci à deux cent mètres de là.
La maison du Dr Helmut Perchu ne diffère guère des autres édifices de Boisdoré. Il semblerait que la tradition architecturale kender veuille que chaque étage soit moins achevé que le précédent. Ainsi, le rez de chaussée présente un aspect normal alors que le premier n'a pas de mur de façade. Le second semble complet, mais j'apprendrai par la suite que certaines pièces n'ont pas de porte, et qu'il est donc impossible d'y entrer. Quant au grenier, il ne lui manque que les tuiles. Ce nonobstant, on remarque à certains aménagements rationnels - une toile tendue sur la façade du premier, une échelle de corde menant à une fenêtre du second...-que la maison n'est pas ocuupée par un kender.
Où avez-vous mal ?
J'attends le Dr Helmut Perchu dans son antichambre en compagnie d'une dizaine de kenders. Aucun d'entre eux ne semble en mauvaise santé, à part peut être cette jeune délurée dont les index sont coincés aux deux extrémités d'un long tube. Tous ces impatients patients sont curieux d'apprendre la raison de ma présence ici. Suis-je là pour voir le Dr n'Yeux ? Ou le Dr n'Os ? A moins que ce ne soit pour le Dr Dents ? Je ne pensais pas être entré dans une clinique et il me faut plusieurs minutes pour comprendre que les kenders donnent un nom différent au Dr Helmut Perchu selon le mal qui les affectent.
Assailli de questions de toutes sortes ("Vous avez mal où ?", "Vous êtes humain, hein ?", "Où avez-vous trouvé ces magnifiques lunettes ?", je me sens presque défaillir. Par bonheur, la porte du cabinet s'ouvre avant que la tentation de fuir ne me prenne. Aussitôt, le silence se fait et tous les regards convergent vers un humain chauve, de haute taille, accompagné d'un kender.
"Voila, Monsieur Tripstick, hurle l'homme, si vous gardez ces bouchons de cire dans les oreilles pendant deux semaines, vous entendrez beaucoup mieux après les avoir enlevés. Ca fait dix pièces de cuivre.
- "Merci, Dr n'Oreilles, répond le kender sur le même ton. Mais je n'ai pas de monnaie sur moi. Vous prendrez bien un bonbon ?"
Fouillant dans sa poche, le kender en retire un immonde agglomérat de bonbons et de bouts de ficelles colorés. Avec un soupir à fendre l'âme, le docteur retire au kender les bouchons auriculaires avant de l'escorter manu militari vers la porte.
Ceci fait, il retourne vers l'assistance toujours silencieuse : " Qui est le suivant ?"
Une douzaine de mains se lèvent :
"Moi !
- Non, moi !
- Nous !
- Eux !"
Une bagarre éclate alors, telle que je n'en ai jamais vu : toute cette meute gesticulante de kenders semble y prendre le plus grand des plaisirs et quand l'un d'eux sort de la mélée c'est pour mieux y replonger, ou encore pour lancer des insultes qui feraient rougir la Reine des Ténèbres elle même.
Profitant de la confusion, je m'approche du Dr Helmut Perchu et je me présente. Il se déclare enchanté de me voir. Certainement, il répondra volontier à mes questions, pourvu que je l'aide à fermer boutique. Il nous faut vingt bonne minutes pour persuader les kenders présents que le Dr est fermé pour le reste de la journée, qu'il faut revenir demain et que s'il vous plaît, rendez moi mes lunettes.
Tout ce qui n'est pas cloué
Quelques temps plus tard, je m'assieds avec le Docteur Helmut Perchu devant une bonne bouteille de vin de Boisdoré. Nous nous sommes installés dans son cabinet, qui est confortable, mais me rappelle un peu celui de mon dentiste. Le docteur m'avoue d'ailleurs que c'était là sa première formation avant qu'il ne s'installe dans ce village, il y a environ 10 ans.
"Mais pourquoi avoir choisi de vivre parmis les kenders ? Ils sont tellement...énervants.- Oh c'est tout simple. Certaines personnes n'appréciaient guère mes talents ailleurs, et ici, il y avait une place à prendre. Les kenders ont une légère tendance à l'hypochondrie, voyez vous. En d'autres termes, ils trouvent intéressant d'être malades. Malheureusement, ils ont une santé de fer; aussi, s'inventent-ils des maladies.
- Vous profitez donc de leur crédulité !?
- Allons, point de grands mots. J'aime à penser que mes services leur sont salutaires : je les aide à sortir de leurs maladies imaginaires. De plus, les accidents sont fréquents ici, et je suis aussi là pour réparer les petits bobos."
J'en viens alors au sujet de ma visite et presse le bon docteur de me dire tout ce qu'il sait sur les kenders.
"Vous savez, après toutes ces années que j'ai vécues parmis eux, ils arrivent encore à m'étonner.
Toutefois, je pense pouvoir dire que quatre traits de caractère fondent la personnalité d'un kender et le distingue radicalement d'un humain."
Le docteur les énumère alors sur ses doigts : les kenders ignorent totalement la peur; leur curiosité n'est jamais satisfaite; ils ont la bougeotte; enfin, ils ramassent tout ce qui n'est pas cloué sur place (toutefois, un kender muni d'un arrache clou ne se laissera pas arrêter par ce détail, m'assure-t-il).
Le courage de l'inconscience
A ce que je crois comprendre, l'intrépidité commune à tous les kenders équivaut à une ignorance totale du danger. Ce n'est pas du courage, me dit le docteur, mais de l'inconscience : ils sont incapable d'évaluer la gravité d'une situation, même la plus désespérée.
"Tenez, vous voulez un exemple ? En 346 eut le grand incendie de Kendermore, une autre ville Kender. J'y étais. Il y avait une tornade d'une violence inouïe, la foudre s'était abattue aux quatre coins de la ville mettant le feu partout. Dans une cité humaine, les gens auraient fui, pris de panique, ou se seraient organisés pour éteindre le feu. Ici, rien de tout cela. Les rues étaient encombrées de kenders. Certains voulaient sortir de la ville, d'autres y entrer. Ils y avait des kenders qui allaient au puit avec des seaux vides, d'autres y allaient avec des seaux pleins. Des kenders couraient en tout sens avec des baquets, des baignoires, des pichets, des rouleaux à patisserie, des échelles, des animaux empaillés, des pots de chambre ou bien les mains en coupe pour arroser le feu. Aucune panique dans tout cela, personne n'était effrayé. Ils avaient même l'air de s'amuser. Mais je n'avais jamais vu un tel chaos, même à Kendermore.
- Comment cela s'est-il terminé ?
- Et bien, le fameux Tasslehoff Burrfoot était là, le héros de la guerre de la lance, sauf que c'était bien avant la guerre et qu'il n'était pas encore célèbre vu qu'il n'avait pas encore..."
Il me semble que ma tête se met à enfler.
"Un instant ! dis-je. Je ne vous suis plus.
- Oh excusez moi, à force de vivre avec les kenders, il m'arrive de parler comme eux. Bref, avec l'aide de Tasslehoff, j'ai pu organiser une brigade anti-feu" termina-il modestement.
Je m'arrête un instant de prendre des notes. Quel est donc ce curieux grattement ? Une souris ? Mais le Docteur Helmut Perchu poursuit déjà.
Ca les prend vers vingt ans
"En fait, ce qui pousse les kenders vers le danger, c'est leur curiosité. L'un d'eux m'a dit un jour "Se faire écraser par un char-à-boeufs, ne serait pas aussi fascinant que, disons, tomber d'une falaise, dans la gueule d'un lion en feu. Ca ce serait intéressant !"
Crrr, Crrr... Encore ce bruit. On dirais que la souris est dans le buffet.
"Admettons, dis-je, mais ce kender là devait plaisanter...
- non, non, je vous assure. Certes les kenders sont capable de comprendre qu'il faut de la prudence en toute chose, mais leur curiosité incontrôlable leur attire des ennuis. Ils ont besin de fouiner partout. Un kender ne veut surtout pas être le second à visiter les Cavernes de l'Indicible Fatalité - il lui faut être le premier. Lui faire remarquer que personne n'est jamais revenu ne sert à rien. En fait,si l'on pouvait lui décrire ce qui rend ces cavernes fatales, cela ne pourrait exciter davantage sa curiosité.
Il y a quelques années j'avais pensé monté une affaire en profitant de la curiosité des kenders. Vous savez, quelque chose du genre : "Visitez les dangereuses ruines de l'Est.". Le problème, c'est que tous les habitants de Boidoré connaissaient déjà les Ruines de l'Est par coeur.
Cette dernière réflexion me surprend : Je ne vous imagine pas en organisateur de voyage...
- Ah ! Et pourtant... Ce serai quelquechose de fort rentable ici. Vous savez que les kenders adorent voyager, partir à l'aventure. Ils appelent ça, la Vadrouille. Ca leur prend à leur début de leur vie adulte, vers vingt ans.
Apparement, la curiosité naturelle du kender, son désir d'action, s'emballent à cette période. Quelque chose le pousse alors à vagabonder de par le monde aussi loin qu'il le peut. La vadrouille peut durer plusieurs années.
Un jour, quelqu'un s'aperçut que la ville se dépeuplait. Tous occupés à parcourir le vaste monde, les gens ne pensaient pas à fonder une famille. C'est pourquoi le conseil municipal décida de choisir au hasard un conjoint pour chaque nouveau né. Le Code de Conduite Kender oblige les promis à se marier aux alentours de leur trente cinquième anniversaire.
Avant la guerre de la Lance, Tasslehoff Burrfoot en a d'ailleurs subi les conséquences. Il avait oublié qu'il devait se marier. Le Conseil Municipal a donc dépêché un chasseur de primes pour le ramener, mais il est revenu de son plein gré pour sortir son oncle de prison.
Je m'étonne qu'un peuple si insouciant et enjoué puisse mettre les gens en prison.
Oh ! N'ayez pas d'inquiétude. La prison kender est un palais. Le plus beau bâtiment de la ville, avec des jardins, des dorures partout... L'oncle de Tasslehoff y était très bien. Une vrai prison n'aurait pas pû le retenir de toute façon.
Crrr, crrr. Dans le buffet, la souris semble acquiesser.
Kender Surprise
J'interroge le docteur sur lé réputation des voleurs des kenders : ils sont pire que les hobbits paraît-il. Ils ne sont pas vraiment voleurs mais plutôt kleptomanes. Mais contrairement aux humains atteints de kleptomanie, les kenders ne sont pas malades. J'appelle ça du Tripotage. C'est leur curiosité qui les amène à tripoter les biens d'autrui. Après, ils oublient de les rendre, c'est tout.
- Ca revient au même, prendre quelque chose et ne pas le rendre, c'est du vol.
- Si on veut, mais ils ne volent pas pour le profit. Pour commencer, ils n'ont pas même idée de la valeur des choses. A choisir entre un diamant de deux milles pièces d'or et un gros morceau de verre pourpre brillant, quatre vingt dix kenders sur cent prendront le verre. Les autres prendront les deux mais se débarrasseront d'abord du diamant. Aucun autre voleur ne ferait ça."
Je laisse alors le docteur Helmut Perchu car la soirée se fait tard, et je ne voudrait pas dormir ici !